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La philosophie à Notre-Dame d’Orveau

 

Avant d’entrer en Terminale, les élèves comme leurs parents se posent un certain nombre de questions sur une matière que les premiers vont découvrir, et dont les seconds ont pu avoir une expérience plus ou moins heureuse. Cette situation commune face à la philosophie prend un tour encore particulier dans un établissement catholique soucieux de ne pas l’être seulement de nom. Qu’en est-il donc à Notre-Dame d’Orveau ? Les instructions officielles fixent un cadre dans lequel, il me semble, chacun peut se retrouver aisément, moyennant peut-être quelques éclaircissements.

« L’enseignement de la philosophie en classes terminales a pour objectif de favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement, et de lui offrir une culture philosophique initiale. (...)Ouvert aux acquis des autres disciplines, cet enseignement vise dans l’ensemble de ses démarches à développer chez les élèves l’aptitude à l’analyse, le goût des notions exactes et le sens de la responsabilité intellectuelle. Il contribue ainsi à former des esprits autonomes, avertis de la complexité du réel et capables de mettre en œuvre une conscience critique du monde contemporain. »

 

Poser par soi-même un jugement critique et réfléchi sur le monde réel.

Il y a déjà dans ces quelques lignes tout un programme. Juger, ce n’est pas seulement « penser » ou « penser que... », c’est avoir le courage d’aller jusqu’à l’affirmation de sa pensée : « j’affirme ceci de cela ». Nous sommes dans une culture émotive et normative dans laquelle le « je » a du mal à s’exprimer : entre l’émotif « je ressens que... » et le normatif « on m’a toujours dit que... », il s’agit d’abord se s’affirmer comme un être doué d’intelligence et de volonté libre, au-delà du ressenti et des schémas de pensée fabriqués d’avance.

Un jugement réfléchi n’est pas, comme le nom l’indique, spontané. Affirmer une chose d’une autre suppose de bien savoir de quoi l’on parle, et de bien comprendre ce que l’on en dit. Peser ses mots, réfléchir sur le sens de ce qui est dit par un autre dans ses écrits ou dans ses paroles, autant de qualités précieuses dans notre société hypermédiatique où le nombre fait loi.

Le programme de philosophie est-il porteur d’une idéologie ?

 

En réalité, il n’y a pas en philosophie un programme comme dans les autres matières, car la réflexion ne se programme pas. Les instructions fixent une liste de thèmes, ou de notions, mais sans définir le contenu de ce qui devra être vu. A partir de chacun des thèmes, on pourrait faire de la philosophie pendant des années, et retrouver toutes les autres notions. La liste des notions, en tant que telle, ne propose pas à l’intelligence de l’élève un ordre structuré : c’est au professeur de mettre cet ordre, et surtout de donner un contenu à ces notions.

C’est donc bien sûr à double tranchant : le professeur choisit le contenu en fonction de sa propre formation. C’est sa « liberté pédagogique », et personne ne peut lui imposer un autre contenu.

Le « programme actuel », s’il n’est pas porteur de contenus particuliers, reflète cependant les préoccupations du moment. Ainsi, il y est fait une plus large part aux notions épistémologiques et politiques, qu’aux notions métaphysiques. On y met davantage l’accent sur l’homme comme subjectivité que sur la réalité de la nature humaine, fondement objectif du droit et des valeurs. Mais cela n’affecte pas la liberté du professeur.

Mais le cours, lui, est-il neutre ?

Un cours n’est pas sans perspective particulière. La plupart des manuels aujourd’hui, par exemple, sont résolument kantiens, mais sans toujours l’indiquer. La perspective de ce cours est clairement aristotélicienne, pour diverses raisons. En effet, Aristote présente pour nous au moins trois avantages.

  • Aristote a, le premier, porté son analyse sur l’ensemble des questions philosophiques, il a ainsi donné à la philosophie tout son vocabulaire.
  • Païen, il est totalement étranger à toutes les discussions qui mêleront convictions religieuses et argumentations rationnelles.
  • Son influence est telle que tout philosophe qui vient après lui est obligé de se situer par rapport à Aristote.
  • Enfin, parce qu’Aristote est un réaliste : pour lui, c’est avant tout la réalité telle qu’elle est qu’il s’agit de connaître. Aristote donne des outils intellectuels pour la découvrir, non des conclusions toutes faites.

Mais la perspective aristotélicienne ne condamne pas à en rester à la lettre d’Aristote. Il s’agit également de voir comment chaque philosophe, quel qu’il soit mais en premier les auteurs « au programme », éclaire la réalité pour la rendre intelligible.

N’est-ce pas alors l’élève qui est « formaté » ?

C’est bien sûr le risque, car le professeur peut lui faire passer à peu près ce qu’il veut ! C’est là que le rôle des parents est irremplaçable : en discutant avec leur enfant, à la maison, ils ont aussi le rôle de lui faire porter un regard critique sur ce qui lui est enseigné. Ce peut être l’occasion d’échanges très profitables. Et cela replace les parents dans leur rôle de premiers éducateurs.

Qu’attend-on d’un élève au bac ?

 

Bien sûr, on fait de la philosophie en Terminale pour passer le bac. On y demande à l’élève de produire une réflexion personnelle construite, critique et argumentée, si possible en dialogue avec quelques traditions philosophiques. On s’attend à ce que cette réflexion débouche sur une réponse. Naturellement, il est conseillé d’adopter dans sa copie une réserve prudente : il ne s’agit pas de chercher à « convertir » absolument le correcteur. Il faut donc éviter dans sa copie les arguments qui ne reposent que sur la foi, ou bien de prendre position sur des sujets trop sensibles (avortement, homosexualité...)

Mais on fait aussi de la philosophie pour aborder des questions plus fondamentales, et former son propre jugement en vue de sa vie d’adulte.

Un élève de Terminale est-il prêt à cela ?

Une des grandes trouvailles de la pédagogie scoute est que l’on n’attend pas d’être prêt pour passer à l’action et prendre des responsabilités, mais que c’est l’action et la responsabilité elles-mêmes qui transforment l’adolescent en adulte. La réflexion philosophique ne peut donc avoir de sens que si l’adolescent s’aperçoit déjà partie prenante du monde des adultes, et pris au sérieux dans cette aspiration. En même temps, il conserve toujours la liberté de refuser cette occasion de grandir...

Une année, n’est-ce pas un peu court ?

C’est en fait depuis les plus jeunes classes que la réflexion est sollicitée. Que ce soit à l’occasion d’un texte en cours de langue, ou d’un évènement en histoire. En Terminale, on lui demande simplement de franchir un degré d’abstraction supplémentaire, en prenant en compte d’autres traditions de pensées pour les confronter à la sienne.

Mais alors, comment expliquer des moyennes nationales si basses au bac ?

 

Les notes, au bac, obéissent à des critères finalement assez précis. Seulement, il est vrai que l’on constate une baisse de la maîtrise de la langue, de la richesse du vocabulaire, et de la capacité d’abstraction. Dans d’autres disciplines, la modification de l’épreuve a permis d’augmenter les notes. En philosophie, les exigences de la dissertation demeurent les mêmes.

Et puis les élèves ne sont pas très habitués à une discipline où il ne suffit pas de « restituer » des connaissances. On ne lui demande pas de résumer « ce que tel philosophe a écrit », mais d’entrer en discussion avec lui pour présenter sa propre pensée.

Comment l’élève doit-il utiliser les philosophes ?

Surtout pas par de simples citations. Car une citation n’est pas un théorème, une vérité absolue que l’on peut poser en principe. Le rôle des philosophes n’est pas de nous fournir des vérités « toutes faites », comme une sorte de « prêt-à-penser », mais de proposer une vision du monde, d’attirer notre attention sur un aspect ou un autre du réel. La difficulté, c’est qu’ils regardent le monde avec des verres qui peuvent être grossissants, déformants, mais rarement opaques. Ce qu’il faut leur demander, c’est de nous montrer le réel avec une acuité plus grande que celle que nous aurions sans eux, notamment par les concepts qu’ils ont forgé.

Qu’est-ce qu’un élève peut attendre de son année de philo ?

 

Je dirais en premier le sens du réel.

1- D’abord parce qu’au milieu de l’adolescence, on vit encore beaucoup dans le rêve. Le sens du réel, c’est l’intelligence qui découvre la nécessité de considérer le réel tel qu’il est, et pas seulement tel qu’on le rêve. Et ici, pour l’élève, le premier réel est sans doute lui-même. Au moment des choix qui vont engager sa vie, il est nécessaire de se connaître, et pas seulement de se rêver ! Ensuite parce que dans un monde où tout va très vite, évolue sans cesse, il est difficile de discerner ce qui fait partie de la nature des choses et qu’on ne peut ou ne doit pas bouleverser, et ce qui tient à la mode ou à la coutume et qui peut ou doit changer. Enfin parce qu’il est tentant de réduire le réel à l’idée que l’on s’en fait. On peut même vivre sa foi de manière très idéologique, en se disant : puisque c’est vrai, ça doit marcher nécessairement. Or même de très grandes vérités peuvent sembler être mise en échec, parce que la réalité est toujours plus subtile que nos raisonnements les plus rigoureux. C’est ce que l’on appelle en philosophie le sens de la contingence...

2- Ensuite, sans doute le goût des mots justes. Platon déjà remarquait que la corruption des cités commençait par celle du langage. Utiliser les mots justes, ne pas accepter sans examen les termes d’une question, voilà une qualité précieuse. Les débats du temps présent sont souvent truqués par l’emploi de mots qui recouvrent des réalités trop diverses. Pensons au mot « euthanasie », qui peut désigner un assassinat ou la fin de l’acharnement thérapeutique. Ou encore au mot « mariage », que l’on voudrait pouvoir employer pour des personnes homosexuelles.

3- La philosophie peut encore faire prendre conscience qu’au-delà de tous les problèmes techniques auxquels l’élève pourra se trouver confronté dans sa vie d’adulte, familiale et professionnelle, les questions les plus importantes qu’il rencontrera seront philosophiques, et les connaissances qui lui serviront le plus seront celles qui font comprendre l’homme.

Comment un élève de Seconde ou de Première peut-il se préparer à l’année de philosophie ?

Il existe quelques livres accessibles qui peuvent donner un peu le goût et une certaine initiation à la philosophie. On peut donner une courte bibliographie :

Jean Vanier, Le goût du bonheur, est une réflexion sur l’amitié chez Aristote ;

Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique, présentation accessible des grands philosophes ;

René Girard, J’ai vu Satan tomber comme l’éclair,

Léo Strauss, Droit Naturel et histoire

En outre, les œuvres de Gustave Thibon, de Jean Guitton, de Georges Bernanos, de Jacques Maritain, peuvent souvent donner une certaine introduction à ce qui est fait en philosophie.

 
 
Publié le vendredi 16 février 2007

 
 
 
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