dimanche 5 septembre 2010
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La philosophie, entre craintes et faux espoirs

 
Entre ceux qui en attendent trop, et ceux qui ne savent pas qu’en espérer, la philosophie peut désarçonner par sa nouveauté et par ses exigences particulières. Essai de clarification...

Le premier cours de philosophie, en terminale, est l’occasion de découvrir ce que les élèves en attendent, et les préoccupations qui sont les leurs. Est-ce que ça ne va pas être trop abstrait ? A quoi ça peut bien servir de se poser des questions, de toutes façons chacun a bien déjà sa réponse ? Ne vaut-il pas mieux tranformer ce monde si injuste, plutôt que de penser ? A quoi cela va-til concrètement me servir ? De quoi va-t-on parler ?

De quoi va-t-on parler ?

La plupart des questions de la philosophie se ramènent à la question « qu’est-ce que l’homme ? » On va donc finalement surtout parler de l’homme, et ainsi le plan de l’année sera le plan d’une philosophie de l’homme. Si l’on y songe, en effet, toutes les questions bien actuelles, parfois brûlantes, font appel à une certaine conception de l’homme. Que l’on pense au clonage, et en général à toutes les questions que l’on dit « bioéthiques ». Mais plus encore, toutes les valeurs auxquelles on peut faire appel, comme la justice, la tolérance, la vérité ou même parfois la « morale », ne sont que des abstractions vides tant que l’on n’a pas mis en lumière quelle conception de l’homme se trouve supposée.

Il s’agit d’abord de se demander ce qui distingue l’homme des autres créatures. Par la vie, il se distingue du non-vivant, comme les pierres. Par sa sensibilité et les passions de son affectivité, il se distingue des plantes, mais aussi en quelques manière des animaux. Par son esprit, il se distingue radicalement des animaux. A partir de là, toute question philosophique va renvoyer à la conception que l’on se fait de l’esprit, c’est à dire de l’intelligence et de la volonté : sommes-nous capables de connaître la vérité, ou devons-nous nous contenter d’opinions ? Notre volonté est-elle libre, ou bien sommes nous guidés par notre éducation ou notre culture ? À la conception que l’on se fait de son affectivité, c’est à dire au regard que nous portons sur nos passions, comme l’amour, la haine, la colère... Sont-elles des maladies de l’âme, ou le moteur dont notre volonté ne peut se passer ? Et d’une manière plus générale à l’importance que l’on donne à la personne, aux fondements que l’on reconnaît à ses droits, et aux finalités qu’on lui attribue. Abstraite, la philosophie ? Que mes collègues de mathématiques me pardonnent : la philosophie est moins abstraite que les mathématiques. en effet, le cercle dont parle le mathématicien n’existe que dans son esprit, mais le cercle que le professeur le plus talentueux dessine au tableau ne correspondra jamais à sa définition mathématique. Dans les autres sciences, les réalités dont on parle sont, finalement, des réalités concrètes : ainsi on ne parle pas de la justice sans viser les actes ou les lois justes ; Si l’on parle de l’homme, c’est pour parler de l’homme existant concrètement.

Il ne faut donc pas se tromper d’abstraction : l’abstraction philosophique n’est pas hors du réel, elle est au contraire une recherche de ce qui, dans le réel, est le plus essentiel. Il s’agit de faire abstraction de ce qui n’est pas essentiel, pour s’attacher à ce qui, à propos de l’homme et du monde, reste toujours vrai.

La philosophie à laquelle on reproche trop souvent d’être abstraite n’est pas celle des philosophes. Seulement voilà, les mots qu’emploie le philosophe sont aussi utilisés par les non-philosophes, alors que les mots qu’emploie l’astrophysicien ne sont employé par personne d’autre. Ainsi, on va trouver dans la bouche de chacun des mots comme « vérité », ou « tolérance », qui ne sont que des mots tant que l’on ne sait pas à quelle conception et à quelle réalité ils renvoient.

La philosophie est plutôt un effort vers l’universel

Ainsi, et c’est ici que les difficultés commencent bien souvent, la philosophie cherche à élever son propos à une certaine universalité. Loin des généralités vaseuses du type "Ben ma pôv dame aujourd’hui plus personne veut travailler", le philosophe essaie de comprendre le sens du travail non seulement dans le monde d’aujourd’hui, mais aussi pour l’homme en tant qu’homme, que ce soit l’homme d’hier ou d’aujourd’hui. Dans une société qui aime l’anecdote et privilégie l’émotionel, c’est évidemment exigeant.

Alors que notre imagination se plaît aux récits extraordinaires, ou aux petites indiscrétions dont nos journaux sont pleins, notre intelligence est ce qui, en nous, recherche ce qui ne change pas et demeure semblable à lui-même.

Cet effort s’appelle « culture »

Cultiver une terre, c’est comme le mot l’indique en prendre soin de manière à ce qu’elle porte du fruit. Cultiver son esprit, c’est en prendre soin, de manière à ce qu’il porte les fruits les plus spirituels. Ces fruits se distinguent par leur durée. Il en est ainsi de ces oeuvres dites « classiques », parce qu’elle sont faites pour être étudiées en classe. C’est parce qu’on y apprend ce qu’est l’homme que ces oeuvres non seulement sont éternelles, mais aussi qu’elles méritent d’être étudiées. Aussi la culture que l’école a à proposer n’est pas seulement une culture, comme si toutes les cultures se valaient. La culture n’est pas une culture, parce qu’elle élève l’esprit à ce qu’il y a de plus universel. Il ne faut donc pas la confondre avec les cultures, qui sont seulement des visions du monde particulières.

Le véritable obstacle : le relativisme, ou « à chacun sa vérité »

Tenir à la fois compte de l’exigence de vérité qui anime toute intelligence, et en même temps l’impératif absolu du respect de la conscience, et du caractère absolument personnel de cette quête. Voici l’enjeu de l’enseignement philosophique, et il y a une manière de s’en tirer qui consiste à dire : "au fond, il n’y a pas de vérité, seule compte pour chacun sa propre opinion". Ici, il faut faire bien attention : Notre intelligence cherche la vérité, c’est à dire qu’elle cherche à ce que son discours soit conforme au réel. Cette vérité doit bien être sienne, c’est à dire qu’elle l’ait reconnue comme telle, et il faut prendre conscience que cette vérité peut toujours être approfondie. C’est pourquoi on trouvera chez les philosophes toujours une double attitude : une grande certitude et une vive conscience que le dernier mot n’est pas encore dit, et donc que si l’on possède des réponses fermes et assurées, il reste encore beaucoup de questions à creuser. Le relativisme débouche paradoxalement sur une forme étrange d’intolérance. Puisque je n’ai plus le droit de dire à quelqu’un qu’il se trompe, je n’ai plus le droit non plus de prétendre dire la vérité.

Le but : la connaissance de soi et la compréhension de l’homme et du monde

Sur un Temple grec, à Delphes, était inscrit cette injonction : Connais-toi toi-même. Se connaître soi-même, c’est d’abord comprendre la place si particulière que tient l’homme dans l’univers, entre la simple matière et le pur esprit. Par mon corps, disait Pascal, je suis une poussière dans cette immensité. Mais par mon esprit, je suis plus grand que cette immensité parce que je la comprends.

C’est aussi se connaître dans sa singularité, comme homme ou femme, comme étant telle personne unique, avec une histoire et une personnalité propres. Se connaître, cela permet de s’accepter tel que l’on est, et par conséquent d’accepter les autres. Cela permet également de comprendre d’où viennent nos difficultés, et quels sont nos talents, afin de faire les bons choix, comme par exemple le choix de son orientation.

 
 
Publié le lundi 3 septembre 2007
Mis à jour le mardi 3 juillet 2007

 
 
 
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