Dans ce très bon article (lisible sur le site de Zenit (http://www.zenit.org/article-17433 ?l=french), le Doyen honoraire de la Faculté de philosophie de l’Institut catholique de Paris identifie les difficultés de notre conception de la laïcité, en soulignant en particulier l’oubli de son origine chrétienne ainsi que la violence de sa mise en oeuvre au début du 20e siècle.
L’idée de distinguer ce qui relève de Dieu et ce qui relève de "César" est en effet affirmée avec force dans l’Evangile de saint Matthieu, et a toujours été interprété par l’Eglise comme une double protection : il s’agit en effet à la fois de protéger le pouvoir politique contre les tentations des hommes d’Eglise de s’en emparer, mais aussi de protéger le domaine spirituel en général et religieux en particulier de la même temtation du politique. Combien de pouvoirs, en effet, n’ont-ils pas succombé à la tentation de s’assujettir les arts, la littérature, ou même la religion.
Péguy voit déjà plus loin lorsqu’il écrit en 1902 : « Il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement. Il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité. Ce n’est pas un président du Conseil, si considérable que soit un président du Conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur dans la commune représente, il est le représentant né de personnages moins transitoires, il est le seul et l’inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et des savants, des hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture, c’est pour cela qu’il ne peut pas assurer la représentation de la politique, parce qu’il ne peut cumuler les deux représentations . »
Par le mot laïcité, on comprend souvent aujourd’hui le souci de maintenir le religieux dans les limites de la sphère privée, voire intime. Le mot "laïc" signifie à l’origine « peuple », pour distinguer celui-ci des clercs. Péguy signifie ainsi que la laïcité ne consiste pas tant à séparer le spirituel et le temporel, le sacré et le profane, mais à mettre le spirituel et le sacré à l’abri de toute mainmise, que ce soit celle d’une religion, ou même celle de l’État, ou pire encore celle de la société.
En faisant de l’instituteur le représentant de la culture et non de l’État, il situe l’école en dépendance de celle-ci, et non en dépendance stricte de la famille, ni même de celle de la société politique.
Commentant ce passage, le philosophe Alain Finkielkraut déplore : « Ce qui est désormais tenu pour laïque, c’est la désacralisation de la vie de l’esprit et la détermination par nous tous des contenus de la culture . »
Tenir la vie de l’esprit à l’écart du pouvoir, c’est la rendre sacrée. A l’écart du pouvoir politique, on vient de le voir. La désacralisation de la culture peut prendre cette première forme par laquelle le pouvoir politique asservit la culture à ses propres fins. Il se place ainsi au dessus de ce qui doit être tenu pour sacré, et s’institue lui-même comme pouvoir spirituel.
Au fond, il commet lui-même l’excès reproché au pouvoir religieux lorsque celui-ci se mêle du temporel, mais cette fois c’est le pouvoir temporel qui prétend s’exercer sur les esprits.
Cette erreur dont parle Finkielkraut, qui consiste à ce que la société détermine elle même le contenu de la culture, et donc de l’esprit, repose sur une méprise. Cette méprise, c’est celle que commet l’Etat lorsqu’il se croit la réalité la plus universelle.
Or puisque c’est le rôle de l’Ecole de transmettre cet universel auquel prétend la culture, celle-ci est appelée à une universalité plus large que celle de la Nation.
Cela soulève la question suivante : si l’Ecole est le lieu dans lequel se transmet l’universel, et que le mot "catholique" signifie lui aussi "universel", comment ces deux "universels" ont-ils à s’articuler dans l’école catholique ?